La bigorexie

1. Qu’est ce que c’est ?

Une définition officielle

La bigorexie ou sportoolisme est une addiction au sport. C‘est « le besoin compulsif de pratiquer régulièrement et intensément un ou plusieurs sports en vue d’obtenir des gratifications immédiates et ce, malgré des conséquences négatives à long terme sur la santé physique, psychologique et sociale ». C’est une maladie sournoise qui a, de prime à bord, tous les traits d’une parfaite santé. Cette dépendance est présentée dès 1970 par le Dr William Glasser. Les sports les plus touchés sont l’endurance et la musculation.

Reconnue comme maladie depuis 2011 par l’OMS, la bigorexie se présente sous trois axes :
– le besoin irrépressible de pratiquer ;
– l’envie de répéter des efforts (dimension compulsive, dépendance psychologique) ;
– des signes de manque à l’arrêt de l’activité ».

L’addiction au sport n’est pas définie en fonction d’un nombre d’heures pratiquées mais par des critères de dépendance : comportement obsessionnel, changement du mode de vie radical, un empiétement sur la vie professionnelle et personnelle, une pratique sportive excessive, trop intensive, incontrôlable.

Des témoignages pour comprendre l’état d’esprit

Voici quelques bribes de témoignages pour comprendre l’état d’esprit des personnes sous l’emprise de cette maladie :

– « J’enchaînais près de 25 heures de footing par semaine. Et cela me procurait un bien fou. Mais il m’en fallait toujours plus » ;

– « J’organisais mon emploi du temps professionnel et familial de façon à me dégager des moments libres pour courir. Le sport dominait mon quotidien  » ;

– « C’est une sorte de tunnel. Vous vous isolez de vos proches sans vraiment vous en rendre compte. Mes heures de course augmentaient et dans le même temps, j’en consacrais de moins en moins à mes proches, à mon travail » ;

– « Le plus difficile, c’était quand je me blessais. J’éprouvais une vraie sensation de manque, je devenais irritable. Lorsque que cette indisponibilité se prolongeait, j’étais en détresse, proche d’un état dépressif  » ;

– « Pour sortir de la bigorexie, j’ai un accompagnement médical à base d’anti-dépresseurs, j’ai un manque de sport, j’ai un manque d’activité, je n’ai plus de repères » ;

– « D’un côté, j’étais un robot je faisais les choses alors que je ne savais même pas pourquoi il fallait les faire, je venais au sport parce que dans ma tête il fallait aller au sport. Et d’un autre côté, j’étais un zombi parce que j’avais le regard vide et je n’avais même plus d’envies » ;

– « C’est tellement normal que pour nous ce n’est plus de l’excès (plus de 30 heures par semaine) c’est devenu la normalité » ;

– « Je me nourrissais de la course à pied j’étais capable de courir 30 km par jour, manger ne me plaisait plus et juste je courrais jusqu’au jour où mon corps et mon esprit ont dit stop » ;

– « J’évacue le stress à travers le sport, c’est une thérapie et même une nécessité, je ne peux pas faire sans. C’est inconcevable de m’arrêter et de ne pas faire de sport pendant une journée, ce n’est pas possible » ;

– « On s’épuise et on ne sait même pas pourquoi. Mais on le fait quand même. Ce n’est plus un plaisir mais une obligation. C’est une descente aux enfers, c’est très long, quand ça se met en place c’est une chute libre » ;

– « Je me suis senti l’espace d’un championnat, quelqu’un. Mais j’en étais venu à prendre des substances dangereuses pour ma santé, je voulais être plus musclé, plus athlétique, trouver de la confiance, plaire et tout d’un coup ma santé était menacée. C’est donc tout à l’opposé du but initial » ;

– « Je piquais une colère quand une réunion s’attardait au travail et m’empêchait de faire ma séance de sport » ;

– « Après mon accident je n’ai pas pu faire de sport pendant 3 mois : j’ai pris conscience de mon addiction, je ne supportais plus mon corps, je ne mettais plus de vêtements proches du corps, au contraire, je me cachais, je ne pouvais plus me regarder dans un miroir. Je ne suis même pas certain d’avoir changé physiquement. Mais c’est dans la tête que ça bouscule tout » ;

– « On commence par maîtriser la musculation et tout doucement c’est cette musculation qui vient prendre le pouvoir et on ne maîtrise plus rien, on est dans un cercle vicieux, on devient accro. J’ai demandé l’aide d’un médecin généraliste et d’un psychiatre car je n’ai pas les clefs pour sortir du tunnel tout seul ».

La différence entre la bigorexie et l‘amour du sport

Alors un sportif de haut niveau, un sportif professionnel est forcément dépendant au sport ? Il souffre de bigorexie, lui aussi ? Évidemment, non, toutes les personnes pratiquant du sport de manière intensive ne développent pas pour autant une addiction. Ce n’est pas le fait de faire beaucoup de sport qui pose problème, c’est le rapport mental face à l’activité physique qui définit une relation sereine ou pas à ce sport.

Les personnes atteintes de bigorexie organisent leurs journées autour de l’activité sportive et sont souvent obsédées par leurs performances et leur poids. Le bigorexique a besoin de toujours augmenter la dose pour être satisfait, le sport n’est plus un plaisir mais un besoin.

Les études estiment que 10 à 15 % des sportifs qui pratiquent régulièrement seraient atteint de bigorexie.

2. Quelles sont les causes de la bigorexie ?

Une cause physiologique

La pratique de sport provoque une libération de neurotransmetteurs (dopamine et endorphines). Ces deux neurotransmetteurs activent un des circuits de la récompense et provoquent un état d’euphorie. Cet état d’euphorie que certains appellent « l’état de flow » est ressenti, souvent, après une activité physique longue et intense. L’excès de pratique peut conduire à une mémorisation et une recherche perpétuelle de la sensation de plaisir provoquée par la libération de ces neurotransmetteurs. Les endorphines sont des antidépresseurs naturels donc quand on fait une activité, naturellement, on lutte contre une dépression que l’on a peut être en soi mais que l’on canalise à travers cette activité, un peu comme une auto-médication. Et quand on a plus cette auto-médication naturelle (arrêt pour cause de blessure par exemple) il peut y avoir révélation de la dépression.

Une souffrance psychologique, une mauvaise estime de soi

Beaucoup de sportifs interrogés confirment faire du sport pour s’évader, se déstresser, ne pas se laisser envahir par les problèmes et également pour entretenir son physique, être fier de son corps, le sport permet de s’affirmer, de prendre confiance en soi…

Cette recherche de gratification constante ou d’un physique idéal répond à la nécessitée de combler un manque affectif ou bien un désamour de soi-même. Le sport est un refuge contre une souffrance psychologique, pour se protéger de sentiments ou de pensées qu’on a du mal à gérer. Il peut donner l’impression d’être le seul remède aux souffrances, rendant l’activité indispensable, quitte à se mettre en danger.

Ce sont souvent des gens qui ne sont pas bien dans leur peau soit sur un plan professionnel, soit sur un plan personnel et qui compensent avec l’activité physique et sportive. « Quand je fais du sport j’ai du bien-être, je me sens bien, les autres, la société m’encouragent. Donc je vais en faire encore plus comme ça je me sentirai encore mieux et je serai encore plus apprécié ».

Selon Isabelle Müller, psychologue : « La seule constante, est que tous cherchent à valoriser leur image à travers le sport. Pratiquer une activité physique avec excès est un moyen pour eux d’augmenter leur estime d’eux-mêmes, de combler un vide affectif et/ou de modifier leur apparence corporelle. Cette addiction touche souvent des personnes rigides, perfectionnistes. Elles se surinvestissent dans cette activité, le plus souvent pour faire face à un stress, à une image d’elles-mêmes qui ne les satisfait pas. »

Une société de performance : toujours plus haut, toujours plus fort

Le dépassement de soi, donner du spectacle, battre les records, aller au-delà de ses limites : finalement c’est prouver aux autres que l’on est capable, c’est rechercher la reconnaissance et donner du rêve aux spectateurs, avoir le sentiment d’être plus fort et au dessus. Les performances sont appréciées par un public de plus en plus exigeant et les organisateurs lancent des courses de plus en plus difficiles pour dépasser les limites du réalisme. Le fait d’être sans arrêt stimulé à faire toujours plus, toujours mieux devient frustrant et apporte une insatisfaction personnelle, puisque dès qu’un records est battu, il est tout de suite remis en jeu et doit être dépassé. Et à force cela créé des troubles et le rôle du sport, à la base un loisir, est facilement dévié.

La culture de l’image et la promotion d’un mode de vie sain

Que ce soient les média, les influenceurs des réseaux sociaux, les magasines, les livres de bien-être : nous recevons de partout des messages rabâchant que faire du sport, c’est primordial à une bonne santé. À force de voir des personnes minces, mais toniques, des personnes « fit », on associe l’image d’un corps musclé, ferme et tonique comme étant un idéal corporel à atteindre. Les personnes affichant ce corps déclarent souvent, (et le prouvent via des photos et vidéo « lifestyle »), faire du sport pour obtenir ce corps considéré comme étant le graal. Cela donne des motivations à se lancer dans le sport, à en faire toujours plus jusqu’au résultat escompté : avoir un corps de rêve. Mais cela ne s’arrête jamais. Le corps soi disant parfait est pour beaucoup tout simplement impossible à atteindre : à cause d’un souci de morphologie avant tout. Un autre paramètre en jeu à ce stade : la plupart des bigorexiques ont une vision erronée de leur apparence physique. Ces troubles de l’image sont causés par une société où le poids de l’esthétique est grandissant.

Qu’en pensent les professionnels ?

Voici quelques phrases de professionnels qui s’expriment sur la bigorexie :

Alain Ducardonnet « La bigorexie c’est quand la vie n’est plus ce qu’elle devrait être et que tout est axé sur le sport. On organise son agenda, on organise sa vie autour de la pratique du sport. Et c’est ça qui fait que la vie quotidienne, la vie familiale, est amputée ».

Eric Sportich, psychiatre : « Ce qui est dommage c’est que l’on parle d’addiction positive puisque la valeur de sport est importante et valorisé dans la société actuelle. C’est une addiction sans substance mais qui n’en reste pas moins une addiction avec ses côtés néfastes ».

Virginie Lemaire, psychologue du sport : « Une blessure peut être salvatrice car elle dit stop là où le sportif n’est pas capable de le faire. Il y en a qui s’effondrent et d’autres qui trouvent enfin du repos ». Quand la blessure n’arrive pas, c’est l’arrêt des sensations fortes à cause de l’âge, à cause d’une fin de carrière qui est le plus douloureux prenons l’exemple (parmi d’autres), de Jacques Mayoll qui s’est suicidé.

Dr Dan Véléa : « Dans la bigorexie on peut parler de faille narcissique, de défaut d’image (dysmoforphobie), les sportifs se retrouvent dans une superposition de leur image dans un corps idéalisé, hyper musclé, bodybuildé. Il y a toujours cette notion de challenge et d’auto-dépassement et de mauvaise perception de soi ».

Benjamin Laffoucarde, médecin du sport : « Couper quelqu’un de son activité physique quand il est bigorexique c’est un peu comme priver un drogué de sa substance. On a déjà observé chez certains patients de vrais problèmes psychopathologiques dans le cas d’arrêt de la sollicitation sportive ».

3. Quels sont les risques de la bigorexie et comment s’en sortir ?

→ Les risques

La santé physique

Le risque de blessure lié à la pratique excessive est très important : déchirure musculaire, tendinite, fracture…

La dépense énergétique liée, peut entraîner des troubles du comportement alimentaire : le besoin de manger est augmenté physiologiquement, ce qui est normal, mais la pratique sportive intense étant souvent liée à une volonté du contrôle de l’apparence physique, les besoins caloriques peuvent être sous estimés et conduire à des compulsions en cas de manque d’apport calorique et de restriction trop importante. Une alimentation inadaptée, comme c’est souvent le cas peut entraîner une hypokaliémie (manque de potassium), une hyponatrémie (manque de sodium), une déshydratation. L’ensemble dans les cas les plus extrêmes peuvent entraîner la mort.

La recherche d’augmenter la dose de sport pratiquée peut pousser à la consommation de produits dopants pour améliorer toujours et encore les performances. Malheureusement un nombre croissant de pratiquants meurent très précocement de crise cardiaque à cause de la prise de ces substances dopantes et/ou psychotropes.

La santé psychique

L’addiction induit l’isolement, la perte de sociabilisation et cela peut être néfaste pour le moral à long terme.

Le plaisir du sport peut être utilisée comme un refuge contre une souffrance psychologique que l’on ignore, que l’on évite, que l’on ne veut pas affronter et on s’enferme dans une spirale de mépris de son mal-être qui sera de plus en plus difficile à combler. L’effet d’apaisement, de plaisir, de bannissement du stress est bien sûr illusoire, car son efficacité n’est que temporaire (le temps où on pratique l’activité). Et en cas d’arrêt du sport les conséquences peuvent être lourdes : dépression, signes de manque (comme pour les drogués), voir le suicide dans les cas les plus extrêmes.

→  Les solutions

Prendre conscience de ses actes

Il est déjà important de se remettre en question et de s’apercevoir soi-même que l’on pratique, non pas par plaisir, mais par contrainte psychologique. Pour cela il est important d’être attentif aux remarques de son entourage et d’observer son parcours. Se poser les bonnes questions pour mettre en exergue le souci. Des signes sont révélateurs tels que : une pratique en constante augmentation avec empiétement sur la vie personnelle et/ou professionnelle, des signes de manque en cas d’arrêt (symptôme dépressif, irritabilité,…), la sensation qu’il soit inconcevable d’arrêter le sport, une obsession vis à vis de son poids ou de ses performances, une ritualisation de ses entraînements sportifs.

Se faire accompagner

L’accompagnement repose sur un rééquilibrage personnel, professionnel et sportif avec l’élaboration d’objectifs de réduction du sport et de réintégration à une vie sociale. On pourra fortement conseiller une thérapie avec un professionnel pour soigner son obsession du sport en comprenant le problème psychologique à l’origine de cette addiction. On donnera des clefs de relaxation autre que le sport : des séances d’hypnose, l’initiation à la méditation, etc, pour supporter les effets de manque du sport liés au sevrage. On proposera également des exercices de renforcement de l’estime de soi et d’acceptation de l’image corporelle pour que le sportif apprenne à s’aimer sans les artifices apportés par le sport.

Pour cela on peut se tourner vers un psychologue du sport, un médecin du sport, ou des centres spécialisés tels que les Centres de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA).