La mummyrexie

La grossesse est une période de changements pour toutes les femmes enceintes : ont lieu pendant cette périodes des perturbations corporelles et mentales. Dans notre société où règne un culte puissant de l’image corporelle, il existe une compétition, même chez la femme enceinte, de celle qui incarnera le mieux l’idéal de féminité et de maternité. Ensemble, les normes physiques, les injonctions, la pression de la minceur (…) peuvent conduire les femmes enceintes à adopter des conduites dangereuses comme l’hyperactivité physique ou la restriction calorique afin de maintenir une image d’elle même rassurante. Et cela peut conduire à un trouble dont on parle de plus en plus : la mummyrexie.

1. Qu’est ce que c’est ?

Une définition

Aussi appelée pregorexia étant la fusion de pregnant (enceinte en anglais) et anorexia, elle désigne l’obsession de minceur chez la femme enceinte. Il s’agit de femmes qui souhaitent avoir une grossesse mais sans en vouloir les conséquences physiques que cela implique : prise de poitrine, élargissement des hanches, prise de poids, ventre qui s’arrondit et apparition de vergetures.

Les symptômes

– La peur de prise de poids pendant la grossesse ;
– La pratique d’activité physique intensive et en quantité importante pour limiter la prise de poids ;
– La volonté de rester le plus mince possible le plus longtemps pendant la grossesse ;
– Le recours à un régime alimentaire drastique et restrictif pendant la grossesse ;
– L’obsession de maîtriser son image et les quantités / calories consommées pendant la grossesse.

Quelques témoignages

Des phrases que j’ai entendu au cabinet :
– « Je ne veux pas ressembler à une baleine échouée » ;
– « Je faisais passer mes vomissements provoquées pour des vomissements liés à la grossesse, je prenais des laxatifs en me justifiant auprès de mon mari en lui disant que j’étais sujette à de la constipation courante pendant la grossesse … » ;
– « J’ai passé toute ma grossesse à questionner les mamans que je connaissais sur le poids qu’elle avaient pris pendant leur grossesse, mon objectif était de prendre au moins un kilo de moins que celles qui avaient pris le moins de poids…».
– « Je me vois gonfler comme un ballon de baudruche et je le vis comme un enfer, je ne supporte plus mes proches s’enthousiasmer du fait que je prends du ventre ».

Des témoignages trouvés sur des forum internet :
– « J’ai besoin de conseils pour ne pas grossir pendant ma grossesse » ;
– « Trop contente, suis à 4 kilos au septième mois » ;
– « J’ai affiché la photo de Gisele Bündchen (personnalité connue pour sa mummyrexie) sur mon frigo pour me motiver ».
Une personne conseillant une femme enceinte : « Ça ne sert à rien que tu manges deux fois plus. T’es pas une oie, rien ne sert de te gaver » ;
– « J’ai perdu 6 kilos pendant ma grossesse et mon bébé se porte très bien » ;
– « J’étais complètement obsédée à l’idée de ressortir de la maternité obèse, du coup j’ai vraiment fait très attention à ce que je mangeais pendant 9 mois. Résultat : deux semaines après ma sortie de la maternité, je pouvais de nouveau rentrer dans du 36 ».

Comment repérer la mummyrexie ?

Il est difficile pendant le premier trimestre de diagnostiquer les femmes qui souffrent de ce trouble étant donné que toutes les femmes ne prennent pas le même poids physiologique pendant la grossesse, que la perte de poids est très fréquente au début à cause des vomissements matinaux et des chamboulements hormonaux.

Mais les femmes qui contrôlent drastiquement leur alimentation, qui ont une hyperactivité sportive, qui ont tendance à s’isoler, à modifier leur humeur et leur attitude sont plus à surveiller. Souvent ces troubles surgissent chez des femmes qui ont déjà une relation fragile avec leur image corporelle et leur alimentation, qui sont sujettes aux troubles du comportement alimentaire et essentiellement qui souffrent ou ont souffert d’anorexie, mais cela peut aussi toucher une femme n’ayant connu aucun de ces troubles.

2. Quelles sont les causes ?

L’estime de soi

Des femmes qui sont déjà en conflit avec leur image et leur poids avant une grossesse verront leur corps changer, évoluer vers une image qui s’éloigne de l’idéal corporel promulgué par nos sociétés. La mode de la minceur, qui est véhiculée par certains people et les femmes qui s’identifient à leurs idoles peuvent se sentir différentes et vouloir leur ressembler. Plusieurs spécialistes dénoncent l’influence de la culture occidentale qui fait l’apologie des corps sveltes, voire maigres, sur les femmes. Des femmes enceintes mal dans leur peau, dans leur corps, se comparant avec des stars ou des influenceurs sur les réseaux sociaux par exemple, risquent de viser un « idéal » physique bien éloigné de leur physiologie, et de devenir obsédées par leur alimentation et leur poids pendant la grossesse.

Les recommandations de santé

Parfois nous avons l’impression que c’est une maladie que d’être enceinte. Il est nécessaire de réussir à faire la distinction entre la psychose des risques encourus par l’alimentation (listeriose, toxoplasmose…) et les conseils alimentaires donnés pour optimiser le bon développement de l’enfant. À vouloir trop faire parfaitement on peut aller dans l’excès et le perfectionnisme peut devenir négatif. Certes, il est important d’apporter au bébé et à soi-même tout ce qui est nécessaire pendant la grossesse mais il ne faut pas en oublier la dimension de plaisir et peut être lâcher un peu de zeste sur les recommandations trop précises et trop strictes qui peuvent devenir anxiogènes.

Notons également que suivre les recommandations générales à la lettre est incohérent puisque nous n’avons pas les mêmes besoins, la même morphologie, les même émotions, les mêmes ressentis, la même histoire avec notre corps et notre alimentation. Il est donc important de bien se connaître et de s’entourer de professionnels de santé (diététicien(ne) spécialisé(e) dans la grossesse, sage-femme, gynécologue obstétricien(ne),…). pour avoir des recommandations adaptées à soi-même et plus spécifiques que les conseils donnés par « tout un chacun » sur internet.

Les changements du corps

La grossesse est après l’adolescence, la deuxième crise « de maturation » pour la femme. C’est une période de remaniements physiques et psychiques : elle relance, entre autres, les problématiques de l’image du corps et/ou de l’identité féminine et maternelle pour exemples. La femme s’est construite et a accepté l’image d’un corps qui a changé à l’adolescence et doit refaire face à ce changement d’image pendant et après la grossesse. La maternité et la grossesse peuvent donc effrayer les futures mères car elles éprouvent le sentiment de ne plus pouvoir contrôler leur corps. La future maman qui n’est pas à l’aise avec l’image de son corps qui change peut avoir recours à des régimes draconiens, de la restriction et du contrôle physique par le sport pouvant aboutir à cette mummyrexie.

Extrait de Ghislaine, médecin-sexologue

« Notre relation au corps sexué est devenue très perturbée. Aujourd’hui, les jeunes femmes rêvent d’un corps en papier glacé, comme une image fixe, un corps qui ne vit pas, qui n’évolue pas, […] et surtout qui est sans tissu graisseux. »

« Pendant des années, les femmes se sont battues pour acquérir une liberté, une autonomie. Pourquoi s’enfermer dans une autre aliénation ? Le corps, tel que certaines femmes l’envisagent, devient une prison, un carcan. C’est dommage, alors que vivre sa grossesse est une période unique qui pourrait être un plaisir.. »

3. Quels sont les risques ?

Pour la maman

Une femme enceinte a des besoins nutritionnels très spécifiques pour s’adapter aux changements physiologiques qui ont lieu au court de la grossesse et si les apports alimentaires ne correspondent pas aux besoins alors les risques de carences sont élevés et il en découle tous les effets associés : anémie, fatigue chronique, et bien d’autres. Dans ces conditions le risque d’accouchement prématuré et de fausse couche est très élevé. Ainsi que celui de développer une hypertension artérielle ou un diabète gestationnel.

Les angoisses induites par la prise de poids pendant la grossesse sont des facteurs de stress importants qui se répercutent sur le mental de la maman et qui peut être difficile pour le développement de la relation mère-enfant à la naissance. La mère peut en vouloir à son enfant des changements qui s’opèrent dans son corps pendant et après la grossesse. Les risques de dépression post-partum sont très augmentés eux aussi.

Pour l’enfant à naître

En réduisant ses portions alimentaires la femme enceinte prive son bébé de l’accès aux nutriments et micro éléments dont il a besoin pour se développer de manière optimale. Le bébé risque de naître avec un petit poids et cela peut se répercuter sur son développement. Mais d’autres risques sont importants également : le risque de mort à la naissance ou peu après est très augmenté et le bébé est sujet à naître avec des malformations lourdes, handicapantes et parfois mortelles. Enfin, si le bébé réussit à vivre et à se développer correctement, il faut savoir qu’il a des prédispositions fortement augmentées de développer des troubles du comportement alimentaire, de l’embonpoint et un diabète à l’âge adulte.

4. Quelques pistes de réflexion

Pas de régimes pendant la grossesse

« Pendant la grossesse on ne mange pas deux fois plus mais deux fois mieux ». C’est une recommandation bien connue, la maman a besoin d’apporter une alimentation complète, suffisante et adaptée pour subvenir à ses besoins et ceux de son bébé. En cas de doutes, de nécessité de conseils, l’accompagnement par un professionnel de la nutrition compétent est indispensable. Parfois seulement un rendez-vous est nécessaire pour comprendre les enjeux des apports adéquates en macros et micros nutriments (oméga 3, vitamine B9, fer…). Dans tous les cas il est strictement déconseillé d’entreprendre un régime ou une perte de poids pendant la grossesse. Si le besoin de perdre du poids est très présent, il est nécessaire d’en discuter avec le corps médical compétent AVANT d’envisager une grossesse ou après celle-ci. Mais certainement pas pendant la grossesse.

Se renseigner avant la grossesse

Même si chaque femme est différente et chaque grossesse unique, il est possible de se renseigner sur ce qui attend une femme pendant sa grossesse afin de se préparer physiquement et psychologiquement. Notamment rencontrer un gynécologue/obstétricien pour se renseigner sur ce à quoi correspond la prise de poids (le poids du bébé, du liquide amniotique, du placenta…), sur les risques encourus pour la mère et l’enfant en cas de prise de poids insuffisante, de sport excessif, de carences… Le corps médical peut aussi rassurer sur la prise de poids : comprendre que chaque femme est différente et que la prise de poids n’est pas la même pour toutes. Se renseigner auprès d’autres femmes ayant vécu une grossesse pour avoir un partage d’expérience. Prendre un rendez vous chez un psychologue avant d’envisager la mise en route d’un enfant pour mettre à plat ses émotions, ses ressentis, ses craintes, ses peurs, ses besoins et s’assurer que l’on est vraiment prête à donner la vie à un enfant dans des circonstances adéquates. En cas de désir de maintenir une activité physique, s’entourer d’un coach sportif spécialisé dans l’accompagnement des femmes enceintes, se diriger vers les sports doux et adaptés à la préparation de l’accouchement : yoga périnatal, pilates pour renforcer le périné…

En ce qui concerne l’après grossesse il faut savoir que le corps met en moyenne un an pour se remettre complètement en place. Et c’est normal.

Se faire accompagner

Par son entourage : ne pas hésiter à demander du soutien, échanger et discuter beaucoup avec votre conjoint(e) sur vos craintes, vos peurs, vos sentiments, lui demander un accompagnement bienveillant et non culpabilisant.

Par soi-même : essayer de vivre sa grossesse le plus sereinement possible passe par le fait de prendre contact avec son corps, et avec son enfant à naître. Cela nécessite d’être attentif à soi, à ses émotions et à ses sensations physiques. La pleine conscience instaurée dans votre quotidien est très bénéfique pour porter votre attention sur ce qui est essentiel pour vous. Le repas est pour la femme enceinte un moment de cohésion avec le bébé puisqu’elle le nourrit et lui donne la force de se développer et cela passer par la prise des repas en pleine conscience, en dégustant, en mangeant des aliments que vous appréciez et qui sont nutritifs.

Par des professionnels compétents : pour les conseils alimentaire, pour le sport, pour le vécu  des émotions, des peurs, des angoisses, des nouvelles sensations liées à la grossesse (via un psychologue, un sophrologue, un hypnothérapeute, un(e) gynécologue adapté, une sage femme attentionnée…).

Une vidéo de témoignages à visionner : https://www.youtube.com/watch?v=RjfVNoImQLg